lundi 17 août 2015

La révolution orpheline, la révolution continue

Les paragraphes qui suivent sont la conclusion de mon essai "Syrie, La Révolution Orpheline", publié en avril 2014 à Paris et Beyrouth par Actes Sud et L'Orient des Livres. Ils portent sur le ciblage de classe et le ciblage confessionnel par le régime Assad lors de ses crimes et massacres.

À l'heure de publier cet essai, trois années se seront écoulées depuis le début de la révolution syrienne. Une fois passées en revue les questions qui en relèvent, que peut-on en conclure en ce qui concerne le régime d'Assad, la société syrienne et l’attitude du monde à son égard ?

Anti-impérialisme, modernité et barbarie

Le régime syrien a tenté, par sa rhétorique et la construction de son image, de s’appuyer sur trois piliers : à travers le discours “anti-impérialiste”, il s'est rallié des nationalistes et des courants de gauche ; à travers son hostilité aux islamistes, il s'est rapproché de certaines administrations occidentales et de courants laïcs (et islamophobes); en affichant une modernité de façade, il s'est montré plus évolué que ses administrés, ce qui a satisfait les tenants en Syrie même d'une certaine idée de “l'Occident”.

Il s’est servi de ces piliers pour exercer la violence la plus barbare contre son peuple. Et ce qui a semblé aléatoire et d’une dureté abusive n’était qu’un aspect parmi d’autres de ce phénomène. En y regardant de plus près, en analysant la liste des victimes lors de la phase pacifique de la révolution  (mars à août 2011) ou après le déclenchement de la lutte armée parallèlement à la lutte pacifique (septembre 2011 à juin 2012) ou lorsque la lutte armée est devenue l’aspect plus ou moins dominant du soulèvement (depuis juillet 2012), on constate que la répartition de la violence par le régime a souvent été dictée par des choix sociaux, régionaux et confessionnels. Et cela est aussi vrai pour la répression des manifestants et la torture des prisonniers que pour les bombardements aériens et l’usage de l’artillerie lourde, jusqu’aux massacres et exécutions.

L’exercice de la violence contre les plus pauvres

La violence excessive utilisée par le régime dans certaines zones rurales ou dans les banlieues urbaines n'est pas uniquement due au fait que ces cibles étaient des bastions de la révolution. Ainsi après avoir réprimé et torturé durant tout un mois les habitants de Deraa ou des villages du Hauran pour les punir d'avoir seulement songé à se révolter (du 18 mars jusqu'à la mi-avril 2011) et les donner en exemple aux autres de sorte qu'aucune région ne se hasarde à les soutenir sous peine de subir leur sort, le régime a établi une stratégie de violence préventive dont l'objectif était d'anticiper l’extension des manifestations en prenant pour cible systématiquement et par facilité les populations les plus pauvres.

À l'exception de la ville de Homs dont nous avons déjà évoqué la particularité géo-confessionnelle, on note que le Rîf (zone semi-rurale) de Damas, au même titre que les zones rurales entourant Idleb, Hama, Homs, Alep, la région de Deir Ezzor, quelques quartiers de Banyas et de Lattaquié, le camp palestinien de Raml (et les confins du Hauran) ont été dès le début les cibles de la violence la plus impitoyable.

Les habitants de ces régions appartiennent à une classe de “parias”. C'est parmi eux que l'on trouve les journaliers et les petits fonctionnaires des villes, parmi eux que se recrutent les femmes de ménage, les cultivateurs et les petits marchands de légumes. Et comme ils sont très attachés au mode de vie traditionnel, comme ils portent des vêtements traditionnels, il était “surprenant” de les voir se révolter pour leur liberté et leur dignité. Car comment de telles personnes pouvaient-elle manifester en faveur de valeurs “modernes” et considérées comme occidentales dans des accoutrements si peu conformes à l’idée qu’on se fait de cette “modernité” ? Pire, de quel droit réclamaient-elles la liberté, elles si conservatrices et d’ordinaire si inféodées aux détenteurs du pouvoir ?

L’extrême violence subie par cette catégorie de la population n’a provoqué que peu de sympathie en sa faveur. Victime de la plus flagrante injustice sociale, elle n’avait d’ailleurs jamais compté pour la nouvelle classe dominante. Qu’elle fût décimée par les milices ou les services de renseignement n’a soulevé que de la dérision de la part des “loyalistes”, y compris ceux qui ne sont pas nécessairement des affidés du régime, mais qui sont satisfaits du semblant de stabilité qu'ils croient lui devoir. Il n’était pas rare d’entendre ces derniers reprocher aux victimes de s'être attiré leurs propres malheurs en se révoltant.

Le sens du ciblage confessionnel

Au ciblage des populations pauvres s'ajoute un objectif qui n'est pas totalement étranger au précédent, et qui est lié à la question confessionnelle. Ainsi, ce n'est pas un hasard si les victimes des massacres étaient et sont toujours dans leur grande majorité des sunnites des campagnes et des banlieues. Cela est dû à trois facteurs.

Le premier est que l'assise militaire combattante de la révolution est essentiellement sunnite des périphéries du pays.
Le second est que le régime cherchait à accréditer l’idée selon laquelle le conflit “oppose deux blocs, l'un sunnite et l'autre alaouite”. Assad qui, soucieux de ses relations avec les pays arabes et de son image “nationale”, évitait dans le passé de soulever publiquement le problème confessionnel, s'est mis par la suite à l'exploiter de manière flagrante. Non seulement pour attirer à lui les minorités et resserrer les rangs de la communauté alaouite, mais à cause de la détérioration de ses relations avec ses anciens alliés (la Turquie, le Qatar et l'Arabie saoudite) et pour agiter à la face des chrétiens l'épouvantail de la majorité sunnite au moment où les Frères musulmans et autres forces de l'islam politique paraissaient avoir le vent en poupe. La minorité alaouite qui lui assure la domination politique, mafieuse et sécuritaire n’a aucune prétention à l’hégémonie religieuse, ce qui lui permet de se justifier au nom de la défense de la “laïcité” face aux sunnites extrémistes.
Le troisième facteur est probablement le plus important. Si le régime cible les sunnites ruraux c’est qu’ils constituent précisément la « majorité ». Le sort des majorités dans le monde d'aujourd'hui ne soulève jamais les mêmes préoccupations que celui des minorités qui, dès qu'elles sont menacées, suscitent un large mouvement de sympathie en leur faveur car il y va de leur existence. Expert dans la violence, le régime syrien l'a compris dès la prise du pouvoir par Hafez al-Assad. Que des dizaines de milliers de sunnites meurent, alors qu'ils sont des millions en Syrie et des dizaines de millions dans la région (et près d’un milliard dans le monde !) ne constitue pas pour eux une menace existentielle. De plus, c'est à cette communauté sunnite dominante qu'appartiennent les groupuscules qui terrorisent tant les minorités. Les clichés qui sont attachés aux sunnites dans de larges milieux occidentaux ont une connotation négative, en rapport avec l’image des émirs du Golfe, d’Oussama Ben Laden, des Talibans, voire de celle des jeunes en crise d’identité et en difficulté d’intégration dans les banlieues des villes  européennes.
Dans cette même équation confessionnelle et politique, il apparaît clairement que le régime n’a pas exercé une extrême violence contre les Kurdes ou les Ismaélites, par exemple, lors de leurs manifestations, bien que des villes telles que Amouda et Qamichli (à dominante kurde) ou Salamieh, fief ismaélien ont été le théâtre de sit-in et de manifestations massives. En “rationnant” la répression en vertu de l’équation confessionnelle, il entendait confirmer son argument d’un combat mené par son armée contre “l’extrémisme islamique” et les “bandes armées et les djihadistes”. Par ailleurs, concernant les Kurdes, il a développé une stratégie basée sur l’attribution de la nationalité syrienne aux Kurdes qui la réclamaient e0n vain depuis des décennies, et sur le retrait de l’armée en faveur de milices kurdes déployées dans la région de Hassaka, ce qui leur offrit la possibilité de contrôler des ressources pétrolières et certains passages avec l’Irak et la Turquie.

C’est avec toutes ces méthodes fascistes que le régime syrien a affronté la révolution[1], les investissant dans une bataille que les Iraniens ont généreusement financée, que les Russes ont couverte (avec les Chinois) et que certaines forces politiques occidentales, de gauche comme de droite, ont soutenue au nom de l’anti-impérialisme et de la laïcité.

@Tammam Azzam (et Goya)

La révolution radicale

L’une des raisons de la résistance de la révolution est probablement la radicalité de ce qu’elle implique : non seulement au niveau du langage, des slogans et de l’explosion des talents artistiques, mais aussi au niveau de la destruction de tous les systèmes qui ont écrasé les Syriens pendant des décennies et des slogans qui justifiaient cette oppression. Voilà pourquoi elle exalte toute une société dont elle révèle ce qu’elle a de plus enfoui. C’est en cela aussi que réside sa “dangerosité”, car il y a aujourd’hui en elle une violence à la mesure de sa capacité passée à subir la violence dont elle était la cible et qu’elle a décidé de bannir mille jours plus tôt. En 2011, dans une vidéo tournée sur la place du village de Bayda, le jeune Ahmad Biassi a montré sa carte d’identité pour protester contre la négation de son existence et celle de son village, quand les médias officiels ont prétendu que les images montrant les forces loyalistes piétiner violemment des têtes – dont celle de Biassi – n’avaient pas été filmées en Syrie. En 2013, des milliers de jeunes (comme Biassi) ont prouvé qu’ils étaient prêts à mourir sous les bombardements aériens et terrestres plutôt que de subir une humiliation et de se contenter de la dénoncer. Entre les deux moments, une partie des Syriens a rapidement franchi la distance et il est de moins en moins sûr qu’ils soient prêts à accepter une réconciliation sans que justice leur soit rendue.

Un monde inerte

En politique, il ne sert à rien de regretter les occasions perdues. En revanche, il est utile d’expliquer la détérioration de certaines situations et leur complication. Il est également intéressant de démonter les “prophéties auto-réalisatrices” que certains annoncent par peur des cauchemars ou par désir de les voir se réaliser.

Sans doute un mélange de ces prophéties, de mauvaises manœuvres diplomatiques et la difficulté d’un moment politique perturbé par des conflits régionaux et mondiaux a eu des conséquences dramatiques pour la majorité des Syriens, d’une part en privant leur révolution d’un armement lourd lui permettant de se défendre et de réduire les dégâts, et d’autre part par le gel des actions en justice contre le régime, même après son utilisation de l’armement chimique, laissant durer le conflit sous le prétexte qu’on ne sait pas ce qui adviendrait de la Syrie si Bachar al-Assad venait à tomber.

Bien que les relations internationales soient complexes et que les erreurs d’estimation se soient accumulées avec leurs effets désastreux, rien ne justifie l’atermoiement et l’indifférence face à la catastrophe humanitaire qui dévore les Syriens et les Syriennes, adultes et enfants, à coup de bombardements et de massacres, et face à la famine et aux épidémies imposées par le régime à des régions entières pour pousser les habitants à se rendre ou à se transformer en fantômes en quête de salut.

Le monde n’a pas d’excuses en demeurant sourd et muet devant la tragédie qui se déroule en Syrie et dans les camps des réfugiés, ou même en mer que des rescapés cherchent à traverser sur des embarcations de fortune. Il n’a pas d’excuse non plus en s’abstinant d’intervenir contre la barbarie sous prétexte de sa crainte d’en voir d’autres la remplacer[2].

La révolution orpheline

Dans les révolutions, les calculs de perte ou de profit qui imposent les choix et les “lignes rouges” n’existent pas. Car les révolutions se soulèvent par essence face à l’impossible. Et dans le simple fait qu’elles puissent avoir lieu et tenir bon réside une partie de leur succès : le retour des gens à la liberté, leur réappropriation de leur destin, même si c’est pour un instant avant qu’une mort les fauche. La révolution syrienne a réalisé, en ce sens, précisément, de grandes choses jusqu’à présent, malgré le fait qu’elle soit orpheline et que son chemin de croix soit encore long...

Ziad Majed, Syrie La Révolution Orpheline, avril 2014


[1] Deux articles publiés (dans la revue Kalamon) par Yassin al-Haj Saleh, l’un dans le numéro 7 de l’été 2012 sous le titre “Des racines sociales et culturelles du fascisme syrien”, et l’autre dans le numéro 5 de l’hiver 2012 sous le titre “Les chabbiha, leurs actes et leur état” présentent une analyse approfondie de ce que comporte le fascisme du régime d’autorité absolue, de vacuité morale et intellectuelle, de modernité de façade, accompagnées d’une violence extrême et d’un mépris de la loi fièrement assumé.

[2] Dans un texte publié le 26 septembre 2013 sur le site Médiapart, sous le titre “Face à la barbarie, l’importance d’intervenir en Syrie”, Farouk Mardam-Bey s’inscrit en faux contre l’idée que le renversement d’Assad laisserait la voie libre aux djihadistes. Il souligne que le maintien d’Assad expose au contraire la Syrie à deux barbaries à la fois.